Revue des DDEN

ENTRETIEN AVEC EDDY KHALDI

 Notre ami Eddy Khaldi, enseignant et militant laïque, depuis vingt-cinq ans, a écrit, avec Murielle Fitoussi, journaliste, auteur d’enquêtes pour les Dossiers du Canard Enchaîné et Libération notamment, un ouvrage : Main basse sur l’Ecole publique.* Il montre comment l’abandon de la carte scolaire, la réalité des nouveaux programmes, les concessions faites sur la laïcité, la suppression de postes d’enseignants, la multiplication d’établissements d’enseignement privé constituent autant de mesures qui mettent en cause l’avenir de l’Ecole de la République.

Le Délégué remercie chaleureusement Eddy Khaldi pour sa participation.

 Jean MOREAU : Pour parodier une déclaration célèbre qui a scandalisé les laïques, l’instituteur – aujourd’hui professeur des écoles – est-il toujours capable d’apprendre la différence entre le Bien et le Mal et de transmettre des valeurs dont celles de la République démocratique ?

 Rappelons ici l’exact propos tenu le 20 décembre 2007 à Latran par le Président de la République pourtant dépositaire de la laïcité.

 « Dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur ».

 Cette comparaison opposition repose sur une conception théocratique de la société dans laquelle le curé est investi d’une mission publique. Au regard d’une telle conception, forcément, le curé apparaît comme supérieur à l’instituteur.

 Or, notre République n’est pas une théocratie. Le Président dépositaire de la laïcité constitutionnelle ne doit-il pas faire la séparation entre ses convictions d’ordre privé et les obligations institutionnelles, faire le tri entre le bon grain de son engagement confessionnel et l’ivraie laïque de son statut de Président de la République ?

Remontons aux sources, et puisons dans la pensée d’Edgar Quinet,  qu’il s’agit de rappeler, les principes fondateurs  au nom desquels la Troisième République a construit l’école, non comme simple lieu d’instruction, mais comme « lieu de médiation, où doivent s’enseigner l’union, la paix, la concorde civile, au milieu des dissentiments inexorables des croyances et des Eglises. »

 Quinet enjoint ses continuateurs de ne pas oublier de pourvoir d’une « âme » l’enseignement du peuple.

 Il écrit que l’instituteur laïque a un dogme plus universel que le prêtre dans la mesure où il fait entrer les enfants de confessions différentes « dans la même communion civile. » Argument irréfutable, qu’il s’agit d’opposer aux simplistes « Bien » et « Mal » du Président de la République.  Et démontrer à notre tour, la supériorité de ce point de vue, évidente, de l’instituteur, qui éduque à l’esprit critique, sur le curé qui s’inscrit quant à lui, dans la  transmission de vérités révélées.

 Forçons un peu le trait :  cette vision fait de l’école laïque, en quelque sorte, le temple de la religion civile et du vivre ensemble des citoyens indépendamment de leurs appartenances et convictions.

 Jean MOREAU : La laïcité est donc remise en question au sommet de l’Etat. L’un des mérites de votre livre  est de dénombrer et de décrire les lobbies divers – d’aucuns sont méconnus du public – qui agissent dans l’ombre. Lesquels ?

 Avant de décrypter les réseaux, qui s’agitent depuis des années, dans l’ombre du service public observons leurs objectifs récurrents mis en œuvre, aujourd’hui, par le Gouvernement. Relevons : la suppression de la carte scolaire, l’introduction du chèque éducation dans le financement des élèves du privé hors commune, la mise en place du service minimum, la suppression prévisible des IUFM, la remise en question de la mixité, les modifications des statuts des personnels, le soutien à l’essor de l’enseignement privé dans les banlieues en particulier, et plus généralement la diminution de la place de l’Etat dans les missions d’éducation…

 On retrouve ici les positions et le programme défendu en matière d’éducation au début des années 1980 par le Front National, et ses « think tanks » libéraux, le Club de l’horloge et diverses associations catholiques intégristes parfois proches de l’OPUS DEI. Citons : « SOS Education », « Créateurs d’Ecoles », « Créer son école », « Enseignement et Liberté », « Organisation Internationale pour le développement de la liberté d’enseignement : OIDEL » et bien d’autres organismes mentionnés dans le livre « Main basse sur l’école publique ». Connexions, actions, déclarations, projets et programmes communs attestent d’obscures connivences, réunies dans une même croisade, hostile à l’Ecole publique et laïque, dont l’écho est aujourd’hui porté jusqu’au Ministère de l’Education Nationale. La lettre n° 5 de juin 2008 de SOS Education indique clairement « Xavier Darcos reprend les points clés de SOS Education ».

 Ces associations ne se contentent pas de stigmatiser les errances du système éducatif, de la méthode globale rendue responsable d’un illettrisme galopant,  du contenu des programmes  ou de la baisse alarmante du niveau depuis plusieurs décennies.

Elles vont bien plus loin. « Dans le concert des «déclinistes», rapportait ainsi un article de Libération  le 6 novembre 2006,  « Le 24 octobre, Sauver les lettres, Sauver les maths et Reconstruire l’école ont publié une lettre au vitriol, qualifiant SOS Education de «groupuscule malfaisant». Car, au-delà de constats communs, leurs buts divergent radicalement. Dans la tradition laïque et républicaine, les trois associations réclament une école plus performante. SOS Education vise son affaiblissement, voire sa disparition. Le 17 septembre 2005, devant le Cercle Frédéric-Bastiat qui se veut un haut lieu de la pensée, Vincent Laarman (Président de SOS Education, NDLR) annonçait la couleur : il n’y a d’espoir que «si l’Education nationale se trouve menacée dans sa survie par la concurrence d’un grand secteur éducatif libre». Et de citer les Etats-Unis en exemple. »

La mission éducative qu’entend mener le gouvernement, signerait-elle la fin de l’école publique ? Ses décisions révèlent-elles en réalité, une stratégie d’ensemble traversée par un parti pris idéologique savamment dissimulé ?

 Jean MOREAU : Avec une grande précision, vous soulignez comment l’Enseignement public est décrié, diabolisé et présenté comme le domaine privilégié de l’exercice de la violence. Pouvez-vous nous indiquer la stratégie mise en oeuvre pour aboutir à ce résultat souhaité par nos adversaires ?

 La succession de mesures disparates ne laisse pas à priori, entrevoir l’orientation politique suivie. Alternent le chaud et le froid. Des mesures telles que la suppression de la carte scolaire sont présentées comme un progrès dans le sens d’une plus grande liberté de choix pour les familles alors qu’en réalité, ce sont les établissements qui en dernier lieu, choisiront, décidant arbitrairement, d’accueillir tel ou tel enfant.

Ainsi, la carte scolaire mise en place en 1963, instituait pour chaque enfant, le droit de fréquenter l’établissement le plus proche de son domicile. Elle a été supprimée au profit de critères non transparents. Cette suppression constitue bel et bien un recul pour la mixité sociale.

Y est qui plus est associée, pour le privé exclusivement, un « chèque éducation » qui ne dit pas son nom, au travers de l’obligation qui est faite aux communes, d’assurer sans accord préalable, le financement de la scolarité de leurs élèves fréquentant une école privée hors de leur territoire.

Ces nouvelles charges non prévisibles, non maîtrisables sont ainsi imposées aux communes. En zone rurale on risque de voir avec cet exode scolaire encouragé, la fermeture de classes et d’écoles.

Une telle augmentation des dépenses d’éducation aura une répercussion directe sur les impôts locaux. Cette disposition introduisant le chèque éducation, accroît la ségrégation sociale, encourage les comportements d’évasion de la carte scolaire et institue une école à deux vitesses où le privé échappe à toutes les contraintes.

Un autre privilège de taille a été octroyé, tout récemment, dans le cadre du dernier « plan banlieues », par la grâce d’une nouvelle concession : l’aide à l’implantation de l’enseignement catholique en banlieue.

Ainsi, la puissance publique ne subventionne plus seulement à posteriori le financement du fonctionnement des établissements privés déjà implantés, mais elle aide l’enseignement catholique à renforcer la concurrence avec le service public dont l’Etat a la charge.

Cette logique libérale s’inscrit dans une intention manifeste de démantèlement progressif de l’école publique. De telles mesures auront pour effets, à n’en pas douter, d’accroître encore les effets discriminatoires déjà constatés dans le sillage de l’école privée, plus particulièrement dans les banlieues.

Ces deux dernières dispositions, à elles seules, sans parler des concessions en termes de postes enseignants pour le privé ou d’augmentation considérable des forfaits de fonctionnement, montrent une volonté de favoriser ce secteur au moment où l’on ampute le service public en personnels.

Ne peut-on pas voir là une forme d’OPA ?

 Jean MOREAU : Vous rappelez les quarante ans de guerres scolaires qu’a subi notre pays, ainsi que  » la révolution libérale de l’Enseignement catholique « . Pouvez-vous, pour nos lecteurs, résumer les premières et expliciter la seconde, ainsi que ses conséquences dont la principale est un financement avantageux de l’Enseignement privé ?

 La situation de concurrence trouve, d’abord, son origine dans la loi Debré du 31 décembre 1959. Elle s’est ensuite aggravée.

L’intérêt particulier prime ici sur l’intérêt général du service public « Institution ».  Pour démanteler le service public, certains surfent sur les tendances consuméristes des parents. En somme faire des parents des consommateurs d’école avec des stratégies personnelles à la recherche de ce que l’on présente comme les « meilleurs établissements ».

On n’incite plus les parents à s’inscrire dans une logique d’amélioration mais on les invite à changer d’école.

Parallèlement on a vu fleurir un discours un peu démagogique, où le mammouth est criblé de flèches assassines : immobiliste, dépensier, ingérable…et plus grave encore, responsable de la plupart des maux de notre société, violence, incivisme…

Cette crise de l’école n’est pas une nouveauté.            

Cessons de présenter cette école publique comme uniforme ; elle n’est que diversité, patchwork démocratique de publics, de conditions de travail et d’environnements.

Cherchons à améliorer l’existant, sans encourager de la sorte, l’évasion vers l’enseignement privé. La fuite en avant actuelle, vise à fixer des standards, publier des « résultats », et à s’inscrire résolument, dans une logique de concurrence.

Au regard de la pratique religieuse, l’enseignement catholique est surreprésenté : seuls 12% des élèves qui fréquentent ces établissements, invoquent des motivations confessionnelles.

Le privé est surtout « victime » d’un « succès » et d’une image savamment entretenus.

Ce succès est en réalité très relatif, alors que cet enseignement n’accueille que 11,7% des boursiers et le public 26,7%.

Les statistiques relatives aux catégories sociales des parents, soulignent les mêmes disparités sociologiques : les enfants des plus favorisés d’entre eux se retrouvent majoritairement dans le privé, ceux issus des foyers les plus démunis, dans le public.

Dans le comité européen de l’enseignement catholique représentant 24 pays, la France représente à elle seule, 33% des établissements, et 30% des élèves. La France pays laïque fait figure d’exception dans cet ensemble en finançant bien plus que tous les autres pays, les établissements catholiques.

Depuis 1984, le débat institutionnel autour de l’école est occulté. La gauche a pensé que le statu quo préservait un « équilibre » public privé qu’il ne fallait pas toucher.

Ce statu quo n’a en fait, jamais été respecté et nombre de concessions ont été octroyées à l’enseignement catholique qui s’est, tout simplement, vu reconnaître le monopole de la formation de l’enseignement privé. De fait, des établissements non catholiques ne peuvent bénéficier de formation pour leurs enseignants, ou bien passer une convention avec l’enseignement catholique.

 Ceux qui hier prétendaient que la laïcité était dépassée, sont ceux là même qui aujourd’hui présentent le débat scolaire public privé comme archaïque, et nient que l’enseignement privé s’inscrive dans une logique libérale qui vise à concurrencer et démanteler le service public d’éducation.

 Jamais l’Etat n’avait autant organisé la concurrence de son propre service public.

 Jean MOREAU : Tout cela ne confirme-t-il pas ce jugement de Philippe Mérieu :  » L’Ecole catholique vit de la sélection (sociale) qu’elle prétend combattre  » ? Le maquis  de ses structures, le nouveau  » caractère propre «   dont elle se réclame nourrissent ce dessein. Expliquez-nous les modalités concrètes envisagées pour réaliser ce projet.

 La sélection sociale est le premier critère du « caractère propre » de l’enseignement catholique. C’est un constat incontournable tiré des statistiques officielles sur l’origine socio professionnelles des familles et sur l’accueil des boursiers, même si ici où là existent quelques rares exceptions souvent mises en vitrine.

  Ce livre a pour objet de dépasser les slogans voire la propagande afin d’alimenter un débat essentiel pour la société et son devenir, d’engager tous les citoyens à s’en saisir et particulièrement tous les membres de la communauté éducative à laquelle appartiennent, les DDEN.

 L’Education n’est ni de droite, ni de gauche, elle concerne tous les citoyens.

 Avec Muriel Fitoussi, nous avons voulu rappeler dans le champ de l’éducation des faits plus ou moins connus afin d’essayer de décrypter des propositions de réformes avancées en ordre dispersé, dont les visées réelles, n’apparaissent pas d’emblée. En effet, dans la multitude d’annonces faites depuis à peine plus d’un an, il n’est pas toujours évident de cerner la politique suivie au regard des structures et des missions d’éducation du service public.

 Philippe Meirieu, que vous citez, et qui est, rappelons-le, l’un des grands spécialistes français des questions éducatives, apporte sur son blog, en commentant notre livre, une appréciation qui conforte l’objectif que nous poursuivons :

 « Voilà un livre à lire absolument pour comprendre la situation scolaire et les débats éducatifs d’aujourd’hui. L’ouvrage se présente comme un enquête – presque un « thriller » – centrée sur la dénonciation d’un projet qui, malgré les apparences, n’a rien d’improvisé ni d’incohérent. La libéralisation de l’école y apparaît comme une perspective mûrie de longue date, avec des objectifs précis et des étapes qui sont en train de se dérouler sous nos yeux : appuis au développement de l’enseignement privé, mise en place de la concurrence systématique avec l’enseignement public, mécanismes subtils de privatisation de ce dernier avec la complicité des nostalgiques de « l’école d’antan », l’alliance étonnante des « républicains » et de la droite ultra-libérale, des révolutionnaires de salon et du catholicisme intégrisme… Très documenté, le livre dévoile des éléments peu connus de notre situation scolaire… éléments qu’il faut absolument verser au débat… »

 Jean MOREAU : Une mode réactionnaire est d’opposer fallacieusement l’instruction à l’éducation, de promouvoir un retour à une école d’antan, conçue comme un paradis perdu, et en fin de compte d’en terminer avec une pédagogie rendue responsable de tous les maux. Qu’en pensez-vous ?

 Il n’existe en réalité, pas de pédagogie propre à une entité « enseignement catholique », pas plus qu’il n’est de pédagogie unique au sein l’enseignement public. La différence fondamentale, réside en amont, dans la sélection explicite ou implicite que pratiquent, par essence et conviction, presque tous les établissements privés. Et plus discrètement, à la marge, quelques établissements publics. Cette ségrégation est réelle, elle se traduit de façon incontestable dans les statistiques officielles de l’Education nationale. La première des différences est bien sans contestation possible, au vu de toutes les statistiques le reflet d’une appartenance sociale des usagers.

 Cette opposition apporte aussi de l’eau au moulin des fossoyeurs du service public laïque d’éducation qui, de façon uniforme présentent sans discernement l’école de la République comme une « fabrique de crétins » entretenant le « chaos pédagogique » voire « l’insécurité et le chômage », et bien sûr, la violence.

  Les acquis traditionnels du bon vieux temps, règle de trois, orthographe, conjugaison…sont appelés à la rescousse d’une école, qu’on dit au bord du gouffre. Ce débat n’est-il pas livré à l’opinion pour accréditer la thèse d’un échec irrémédiable de l’école publique ?

  A-t-on déjà vu un président et son ministre des transports monter dans la cabine du conducteur d’un TGV , afin de lui indiquer la marche à suivre et les manettes à activer ? Ne peut-on voir là une marque de défiance, voire une offense faite au professionnalisme des enseignants et de la communauté éducative ?

 L’Ecole publique laïque ne saurait être plus longtemps prisonnière d’enjeux politiciens qui privilégient l’immédiateté de la communication, au temps long de la pratique éducative. L’apprentissage scolaire, s’inscrit dans le temps, demande du temps, hors des cameras. A l’instar de la pensée.

     * Ed. Demopolis, 2008 – 24 rue de Champ de l’Alouette, 785013 Paris. www.demopolis.fr  (226 pages, 20 euro)

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