Qui peut croire que la question du dualisme scolaire soit apaisée et obsolète ?

 

Texte pour la revue PRO CHOIX de septembre 2009

Alors que la guerre scolaire se manifeste de façon toujours plus larvée, il est aujourd’hui, de bon ton d’affirmer que le dualisme scolaire public – privé est dépassé. Ce discours est tenu par les mêmes qui, il y a quelques années, qualifiaient la laïcité d’ « archaïque ». D’autres affirment leur volonté de défendre le service public en général, et celui du secteur de la santé en particulier. Cependant, ils rechignent à promouvoir la seule Ecole publique laïque, institution du « vivre ensemble ». Au nom d’une pseudo parité, ils sont prêts à accorder des moyens supérieurs aux écoles confessionnelles. Les logiques consuméristes à l’œuvre, sont pourtant, les mêmes. Aux cliniques privées les opérations les plus rentables ; point d’urgences ni de « CMU » ! A l’hôpital public, les investissements les plus lourds et toutes les obligations de service public afférentes.

 Dans le domaine scolaire, c’est bien la sélection sociale, qui est le véritable « caractère propre » de l’enseignement catholique. C’est là un constat incontournable, tiré des statistiques officielles sur l’origine socio professionnelles des familles et sur l’accueil des boursiers, à quelques rares exceptions, mises en vitrine à l’envi. Aujourd’hui, un constat s’impose : l’enseignement privé s’inscrit dans une logique libérale avec un objectif assumé, à défaut d’être exhibé : concurrencer et démanteler le service public d’éducation.

 On institue, ainsi une école à deux vitesses où le privé, avec un financement à l’élève, échappe à toutes contraintes. L’école privée, génère de la ségrégation, au moins sociale, et obtient plus encore que l’illégitime « parité » des moyens qu’elle revendiquait. De plus, elle s’exonère de toutes les obligations qui pèsent sur le seul service public laïque de l’Education. Le service public laïque est en effet le seul à accueillir toutes et tous, à assurer la cohésion par la laïcité, fondement du vivre ensemble par-delà les différences de conditions des uns et des autres : démographiques, géographiques, sociales….

 Ainsi, hélas, une certaine dialectique du « bien » et du « mal » est entretenue par ceux qui n’ont jamais admis que l’école puisse être l’affaire de tous. Au discours du Président de la République [1] au Latran, le 20 décembre 2007, se surajoute ce propos tout aussi partisan, tenu le 14 février 2008 dans le cadre du plan « Espoir banlieues »  par le ministre qui a la charge de l’Ecole publique laïque de la République : « … l’enseignement privé a fait la preuve de sa capacité à accueillir des publics très divers, y compris des élèves en difficulté, et à leur proposer une pédagogie et un encadrement leur permettant de renouer avec la réussite scolaire, leur savoir-faire reste trop souvent aux portes de la banlieue parce que nous refusons de leur donner les moyens permettant de répondre à la demande. Je suis le ministre de toutes les formes d’enseignement, et je veux offrir aux familles la même liberté de choix que celles dont disposent les familles des centres urbains. »

 De l’usage de la dichotomie entre bien et mal aux fins de concurrencer et désinstitutionnaliser l’école publique…

 « Notre école est malade » assène à longueur de discours son ministre. Procès à l’emporte-pièce qui condamne sans débat le service public d’éducation. Parallèlement on a vu fleurir un discours quelque peu démagogique, où le mammouth est criblé de flèches assassines : « immobiliste », « dépensier », « ingérable »…et plus grave encore, responsable de la plupart des maux de notre société, violence, incivisme…

 Cette crise de l’école n’est pas une nouveauté.                                                                         

Cessons de présenter l’école publique comme uniforme ; elle n’est bien au contraire, que diversité, patchwork démocratique de publics, de conditions de travail et d’environnements.

Cherchons à améliorer l’existant, au lieu d’encourager de la sorte, l’évasion vers l’enseignement privé. La fuite en avant actuelle, vise à fixer des standards, publier des « résultats », et à s’inscrire résolument, dans une logique de concurrence.

 Un tel réquisitoire sans concession, participe à la stratégie de ceux qui de longue date aspirent à démanteler le service public d’éducation pour faire la promotion d’établissements privés qui se développent derrière des logiques commerciales, libérales voire cléricales.

 Remontons à 1992, afin de revisiter la doctrine de ceux qui, depuis fin mai 2007, sont aux commandes de l’Education nationale.

 Nous sommes alors, à la veille d‘un important scrutin, à savoir les élections législatives de mars 1993. 150 personnes d’horizons divers, dont une part importante de hauts fonctionnaires du service public de l’Education nationale et de responsables d’établissements privés, fondent une éphémère association : « Créateurs d’écoles ».

 Un organisme destiné à vendre de la formation ? Pas vraiment… Le bulletin n° 1 de Créateurs met en exergue un objectif, qui en dit long : « l’identification des verrous et les moyens de les faire sauter » (…) « problèmes juridiques et financiers, rôle des collectivités locales », « gestion des personnels », « outils pédagogiques », « élèves, affectation, aide sociale », « programmes d’enseignement », « personnels administratifs, techniques, ouvriers et de service ».

Afin de « faire sauter » ces verrous, l’association préconise, non pas une révolution, mais  une réforme de velours. « Ce sera sans doute la partie la plus délicate de notre travail, car il ne nous faudra pas tomber dans le piège de la « réforme globale », mais identifier avec précision les actions nécessaires, tout en les rendant possibles. (….)La solution réside sans doute dans la mise en œuvre de dispositifs dérogatoires, qui n’obligent pas à la remise en cause systématique de tout l’existant, mais qui permettent d’importantes innovations au niveau des établissements d’enseignement. » Un lent travail de déconstruction, pièce après pièce, de la maison Education. Un véritable projet de gouvernement.

  Parmi les membres fondateurs de cette ambitieuse confrérie : Maurice Quenet, Dominique Antoine et…Xavier Darcos !

Soit, dans l’ordre, le Recteur de Paris jusqu’en janvier 2009, le Conseiller Education du nouveau Président de la République jusqu’en mai 2009, et le Ministre de l’Education nationale jusqu’en juin 2009.

 Carte scolaire, service minimum, modification du statut des personnels, soutien à l’essor de l’enseignement privé, diminution de la place de l’Etat dans les missions de l’Education… Connexions, actions, déclarations, projets et programmes communs attestent de ce projet politique, élaboré, depuis un peu plus de quinze années, en toute discrétion, par ceux-là même qui donc, aujourd’hui, sont aux commandes de l’Education nationale.

 On retrouve ici les positions et le programme défendu en matière d’éducation au début des années 1980 par le Front National, et ses « think tanks » libéraux, le Club de l’horloge et diverses associations catholiques intégristes parfois proches de l’OPUS DEI. Citons : « SOS Education », « Créateurs d’Ecoles », « Créer son école », « Enseignement et Liberté », « Organisation Internationale pour le développement de la liberté d’enseignement : OIDEL » et bien d’autres organismes mentionnés dans le livre « Main basse sur l’école publique ». Connexions, actions, déclarations, projets et programmes communs attestent d’obscures connivences, réunies dans une même croisade, hostile à l’Ecole publique et laïque, dont l’écho est aujourd’hui porté jusqu’au Ministère de l’Education Nationale. La lettre n° 5 de juin 2008 de SOS Education est des plus explicites : « Xavier Darcos reprend les points clés de SOS Education ».

 Depuis son cuisant échec en 1984, la gauche est complexée et s’abstient prudemment d’aborder la question scolaire public-privé, tout en feignant de croire que le pseudo- statu quo maintient des équilibres, et d’ignorer que l’enseignement catholique instrumentalisé de plein gré, est le cheval de Troie du libéralisme scolaire. Cet enseignement catholique est surdimensionné, et cependant revendique toujours plus de moyens. Ce statu quo imaginaire n’a en fait, jamais été respecté et nombre de concessions ont été octroyées à l’enseignement catholique qui s’est, tout simplement, vu reconnaître le monopole de la formation de l’enseignement privé par les accords Lang Cloupet de 1992. De fait, des établissements non catholiques ne peuvent bénéficier de formation pour leurs enseignants, à moins de passer une convention avec l’enseignement catholique.

 La hiérarchie catholique redoute la prise de conscience d’une opinion publique qui rejette majoritairement une société éclatée en communautés, mais préfère conjoncturellement s’inscrire dans la logique de marché de ceux qui visent à désinstitutionnaliser le service public d’éducation. Ceux qui opposent au « vivre ensemble », le « libre choix » d’un regroupement par affinités, demandes ou désirs individuels, participent à une fragmentation de la nation en école de communautés et favorisent de ce fait, la discrimination sociale, ainsi que le prouvent toutes les statistiques officielles.

 Au regard de la pratique religieuse, l’enseignement catholique, 95% des écoles sous contrat, est surreprésenté : seuls 12% des élèves qui fréquentent ces établissements, invoquent des motivations confessionnelles.

 Le privé est surtout « victime » d’un « succès » et d’une image savamment entretenus avec des classes à faibles effectifs et des établissements de petite taille.[2]

 Ce succès est, en réalité très relatif, alors que cet enseignement n’accueille que 11,7% des boursiers et le public 26,7%.

 Les statistiques relatives aux catégories sociales des parents, soulignent les mêmes disparités sociologiques : les enfants des plus favorisés d’entre eux se retrouvent majoritairement dans le privé, ceux issus des foyers les plus démunis, dans le public.

 Dans le comité européen de l’enseignement catholique représentant 24 pays, la France représente à elle seule, 33% des établissements, et 30% des élèves. La France pays laïque fait figure de bien étrange exception dans cet ensemble, finançant bien plus que tous les autres pays, les établissements catholiques. L’Italie, le Portugal et la Pologne ne financent pas l’enseignement catholique qui scolarise moins de 4% des élèves de ces pays, contre plus de 17% des élèves qui vivent en France pays de tradition laïque, et pourtant l’un de ceux qui communautarisent le plus l’espace scolaire.

 La situation de concurrence actuelle trouve, d’abord, son origine dans la loi Debré du 31 décembre 1959. Elle s’est ensuite aggravée.

 Que ceux qui défendent un enseignement particulariste hors du vivre ensemble, qui plus est sur financé par la puissance publique, expliquent comment leur thèse est conciliable avec la lutte contre le racisme et l’apartheid, ou mêmes les sectes dès lors tout aussi fondées à revendiquer des établissements à « caractère propre »

 La loi Debré, aggravée depuis 1959, a institutionnalisé le dualisme scolaire en organisant la ségrégation de la jeunesse, battant en brèche les principes constitutionnels de l’Etat.

 L’enjeu, plus que jamais, est celui d’une société organisée autour des valeurs républicaines, au premier rang desquelles, la laïcité. Ces valeurs veulent faire du citoyen un individu autonome, responsable, doué d’intelligence et d’esprit critique, acteur essentiel du vivre ensemble fondement de la démocratie.

 Eddy KHALDI


[1] « Dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur ».

 [2]  15% des classes du privé ont moins de 15 élèves et 30% moins de 18. En moyenne 28,4  lycéens dans les classes du public pour à peine 24 dans le privé

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