Je ne veux pas du pain commun mais payez moi ma brioche article pour la Ligue de l’enseignement_ mars 2011

Laicite_ligue_Mars2011

Texte pour la LIGUE DE L’ENSEIGNEMENT

« Les idées en mouvement » Mars 2011

 « Je ne veux pas du pain commun mais payez moi ma brioche »[1]

 

Il faudrait une bonne dose d’ingénuité voire de complaisance pour penser que la querelle scolaire est en passe de s’éteindre alors que l’enseignement privé bénéficie actuellement, de faveurs gouvernementales jamais égalées, sans même avoir besoin de revendiquer publiquement ou de monter au front. Il n’a en effet, qu’à se positionner en réceptacle des saignées appliquées à l’Ecole laïque. L’enseignement privé catholique laisse croire à l’opinion qu’il incarnerait l’alternative aux carences présupposées de l’enseignement public. S’il est certes à regretter que dans son fonctionnement quotidien, l’enseignement public ne parvienne pas toujours à corriger les inégalités en dépit de l’idéal de sa mission, il faut bien comprendre en revanche, que les établissements privés contribuent, eux, à entretenir ces inégalités et à les conforter structurellement.  Derrière une avalanche de mesures disparates d’importances inégales et de portées diverses qui profitent à l’enseignement privé, se profilent des réformes fondamentales. L’enjeu du débat sur l’enseignement privé est le développement d’une conception libérale de l’enseignement, fondée sur la concurrence entre privé et public.

 

La question scolaire française, perdure pour des raisons idéologiques et mercantiles. Ceux qui nient cette évidence, s’inscrivent dans des logiques inavouées marchandes, libérales ou cléricales. La privatisation revendiquée, par exemple en Grande Bretagne est, chez nous, dissimulée et se développe avec des complicités politiques actives et discrètes.

Ainsi, l’enseignement privé catholique de plus en plus instrumentalisé par les ultras libéraux, joue le rôle du cheval de Troie du libéralisme scolaire. Il contribue à remettre en cause le rôle de l’État et la place du service public. C’est aujourd’hui une machine de guerre contre l’école publique.

A l’heure où le budget de l’Education nationale est frappé par la rigueur, un amendement de dernière minute du sénateur Carle distribue généreusement une sur-dotation de 4 millions d’euros à l’enseignement privé prélevée directement sur les moyens de  l’enseignement public. Cette offrande équivaut à 250 emplois supplémentaires. Déjà, les suppressions appliquées au privé étaient selon la règle déjà surestimée en 1985 (80 % pour le public et 20 % pour le privé)[2], proportionnellement bien moindres pour le privé. Au budget 2011, sur 16 000 postes supprimés, 13 767 emplois sont retirés à l’enseignement public et seulement 1 573 au privé sous contrat au lieu de 3 416 si la règle était respectée.

Du discours du Latran à la reconnaissance des fondations « Saint Matthieu » et « pour l’école » en passant par la loi Carle, le plan banlieue pour le privé, l’accord Vatican Kouchner… les compromissions politiques sont manifestes. L’école privée catholique n’a plus rien à quémander. Elle a déjà obtenu au-delà de son illégitime revendication de parité. Elle porte donc son attention sur de nouveaux marchés, de nouveaux territoires : « les 18 mois et en deçà » des jardins d’éveil et l’enseignement supérieur ouvert à la concurrence. On a supprimé les instituts de formation des maitres du public  mais en préservant les centres pédagogiques de l’enseignement catholique  pour former les futurs enseignants du privé et aussi, c’est un comble, ceux  du secteur public !

L’enseignement catholique s’approprie et épouse sans décence l’essentiel des demandes individuelles du libéralisme éducatif pour faire financer sans scrupules sur fonds publics la concurrence scolaire. Ces stratégies individuelles du « libre choix » sont détournées, en réalité, vers l’adhésion à un projet confessionnel imposé ou proposé abusivement. Dans une logique consumériste ne qualifient-on pas ces méthodes de « publicités mensongères » ?

L’école prétendue « libre » n’entend pas s’assumer hors du concours de l’Etat de plus en plus sollicité. Ce dernier sait pertinemment qu’au nom de la sacrosainte « liberté », il  ne pourra juridiquement exiger en contrepartie toutes les missions et obligations assumées par le service public d’éducation. Ce remariage de l’Eglise et de l’Ecole ouvre une brèche dans la séparation des Eglises et de l’Etat.

L’illégale tutelle administrative de l’Eglise

 

En dépit de ces multiples concessions de complaisance, le secrétaire général de l’enseignement catholique ose, dans un prospectus de quatre pages largement diffusé, proposer au ministre des « mesures alternatives » pour réduire l’emploi public[3].

Les syndicats des personnels des établissements privés contestent pour leur part, une intrusion cléricale illégale : « le secrétariat général de l’Enseignement catholique n’a pas autorité pour débattre ou proposer une expérimentation sur les évolutions des obligations de service des enseignants sous contrat, très majoritairement agents contractuels de droit public ». La loi du 31 décembre 1959 qui régit « les rapports entre l’Etat et les établissements d’enseignement privés », avec l’adjectif « privés » au pluriel, qui s’accorde avec « établissements » et non « enseignement », s’avère à l’usage, aujourd’hui un authentique concordat scolaire passé avec l’enseignement catholique. Jusqu’en 2008, ce réseau fonctionnait sous tutelle d’une commission informelle de l’épiscopat encadrée par un évêque[4]. Désormais cette entité « enseignement catholique » est un service direct de la « Conférence épiscopale de France » structure institutionnelle de l’Eglise catholique. Les établissements catholiques prétendus « libres » et « autonomes » sont en fait, muselés par un nombre impressionnant de structures privées para-administratives, fortes de quelques milliers d’agents… À titre d’exemple, la seule direction diocésaine de Vendée emploie  plus de 60 personnes qui, sans réelle légitimité sauf ecclésiale, double les structures administratives académiques et régionales.

L’Ecole catholique fait figure de dernière vitrine de la visibilité sociale de l’Eglise dans une société toujours plus sécularisée. La demande affichée d’enseignement privé n’a d’égale que la chute de la pratique religieuse. Le secrétaire de la Congrégation pour l’éducation catholique du Vatican, le cardinal français Jean-Louis Bruguès, invite les responsables de l’Eglise à ne pas perdre de vue que l’école catholique pourrait devenir « le seul lieu de contact avec le christianisme ». Conclusion, « l’école est un point crucial pour notre mission ».[5]

 

L’Eglise catholique, avec ces complicités libérales, vise à démanteler le service public d’éducation, et n’accepte toujours pas l’Ecole du peuple, ouverte à toutes et tous. Bien des catholiques contestent pourtant, cette « mission » d’une Eglise tournée vers le passé. Mais ils n’ont pas le soutien de leur Hiérarchie, complice de tous ceux qui, idéologiquement, combattent les institutions et les services publics.  

Seule l’intervention de la puissance publique, affranchie de toute tutelle, ecclésiale ou autre, sans distinction d’origine, sociale, culturelle ou autres convictions, peut garantir l’égalité des chances. Elle fait aujourd’hui défaut, manquant à son devoir, d’œuvrer à la formation de citoyens maîtres de leur destin et capables d’autonomie de jugement en vue de leur émancipation.

Eddy KHALDI

Encart

 

De la « liberté » à la « parité » et maintenant… la « disparité »

La logique législative  née de la loi dite Debré du 31 décembre 1959, fait théoriquement de l’enseignement public le référentiel à partir duquel sont évalués par analogie, et non par parité, les moyens concédés aux établissements sous contrat. Ceci, en tenant compte des contraintes spécifiques auxquelles sont soumis les établissements d’enseignement publics du fait de conditions démographiques, sociales ou linguistiques particulières[6]. Même le credo de la « parité » qui faisait florès auprès des tenants du privé, n’a plus cours auprès de l’enseignement catholique qui revendique, a priori, des moyens à disparité, en fonction de besoins présupposés et non plus a posteriori selon un « besoin scolaire reconnu »[7].

Faut-il rappeler que les tenants de l’enseignement catholique, avec la loi Debré du 31 décembre 1959, acceptaient, de fait que « La prééminence de l’enseignement public ne peut être discutée »[8].


[1] Hervé Bazin : interview dans l’Ecole libératrice n° 10 du 2 décembre 1955 «  Le point de vue de deux écrivains, leur opinion sur le problème scolaire »

[2] Alors que le privé représente 17%, on lui concède 20% des augmentations de postes et seulement 5% pour les retraits.

[3] Une gestion annualisée de l’obligation réglementaire de service des enseignants, la réduction du volume horaire des enseignants, une nouvelle gestion de la DGH –dotation globale horaire-, la réduction ou le regroupement des matières enseignées, ou encore la réduction du nombre d’options.

[4] CEMSU : commission épiscopale du monde scolaire et universitaire

[5] Interview à l’hebdomadaire italien « Tempi », parue le 15 janvier 2009. « Dans une société toujours plus sécularisée, où un enfant, un adolescent, un immigré peut-il rencontrer et connaître le christianisme ? », s’est ainsi interrogé Mgr Bruguès. « L’école catholique deviendra le premier et peut-être le seul lieu de contact avec le christianisme », a-t-il mis en garde. « C’est pourquoi je recommande aux responsables de l’Eglise » de ne pas perdre de vue que « l’école est un point crucial pour notre mission ».

[6] Code de l’éducation article L442-14 

[7] Loi Debré du 31 décembre 1959

[8] Michel Debré Journal officiel de  1959 (AN) p. 3597 et 3637, débats du 23 décembre 1959

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