Interview pour la revue du SNPDEN

Interview pour le bulletin du SNPDEN

 Eddy Khaldi, vous venez de publier avec Muriel Fitoussi « Main basse sur l’école publique » chez Démopolis. Derrière ce titre provocateur que cherchez-vous ?

 Ce livre a pour objet d’alimenter un débat essentiel pour la société et son devenir, d’engager tous les citoyens à s’en saisir et particulièrement tous les membres de la communauté éducative à laquelle appartiennent, en premier lieu les chefs d’établissements. L’Education n’est ni de droite, ni de gauche, elle concerne tous les citoyens.

 Avec Muriel Fitoussi, nous avons voulu rappeler dans le champ de l’éducation des faits plus ou moins connus afin d’essayer de décrypter des propositions de réformes avancées en ordre dispersé, dont les visées réelles, n’apparaissent pas d’emblée. En effet, dans la multitude d’annonces faites depuis à peine plus d’un an, il n’est pas toujours évident de cerner la politique suivie au regard des structures et des missions d’éducation du service public.

 Philippe Meirieu, un des grands spécialistes français des questions éducatives en commentant sur son blog notre livre, apporte une appréciation qui conforte l’objectif que nous poursuivons :

 « Voilà un livre à lire absolument pour comprendre la situation scolaire et les débats éducatifs d’aujourd’hui. L’ouvrage se présente comme un enquête – presque un « thriller » – centrée sur la dénonciation d’un projet qui, malgré les apparences, n’a rien d’improvisé ni d’incohérent. La libéralisation de l’école y apparaît comme une perspective mûrie de longue date, avec des objectifs précis et des étapes qui sont en train de se dérouler sous nos yeux : appuis au développement de l’enseignement privé, mise en place de la concurrence systématique avec l’enseignement public, mécanismes subtils de privatisation de ce dernier avec la complicité des nostalgiques de « l’école d’antan », l’alliance étonnante des « républicains » et de la droite ultra-libérale, des révolutionnaires de salon et du catholicisme intégrisme… Très documenté, le livre dévoile des éléments peu connus de notre situation scolaire… éléments qu’il faut absolument verser au débat… »

 Vous prétendez qu’une logique de concurrence est entretenue par la puissance publique, quels arguments apportez vous à votre thèse ?

 La succession de mesures disparates ne laisse pas à priori, entrevoir l’orientation politique suivie, où alternent le chaud et le froid. Des mesures comme la suppression de la carte scolaire sont présentées comme un choix pour les familles alors qu’en réalité, ce sont les établissements qui en dernier lieu, décideront.

Ainsi, la carte scolaire instituée en 1963, qui instituait pour chaque enfant, le droit de fréquenter l’établissement le plus proche de son domicile, va disparaître au profit de critères non transparents. Cette suppression constituera bel et bien un recul pour la mixité sociale.

Par touches successives on avait déjà réussi à faire bouger cet équilibre que la carte scolaire avait pour but de garantir, en instituant, pour le privé exclusivement, un « chèque éducation » c’est-à-dire l’obligation pour les communes d’assurer sans accord préalable le financement de la scolarité de leurs élèves fréquentant une école privée hors de leur territoire.

Des charges non prévisibles, non maîtrisables sont ainsi imposées aux communes qui en zone rurale risquent de voir avec cet exode scolaire encouragé, la fermeture de leurs classes et écoles.

Cette sur augmentation des dépenses d’éducation aura une répercussion directe sur les impôts locaux. Cette disposition introduisant le chèque éducation, accroît la ségrégation sociale, encourage les comportements d’évasion de la carte scolaire et institue une école à deux vitesses où le privé échappe à toutes les contraintes.

L’autre concession faite tout récemment, c’est dans le cadre du dernier « plan banlieues », l’octroi d’un nouveau privilège : l’aide à l’implantation de l’enseignement catholique en banlieue.

La puissance publique ne subventionne plus seulement à posteriori le financement du fonctionnement des établissements privés déjà implantés, mais elle aide l’enseignement catholique à renforcer la concurrence avec le service public dont l’Etat a la charge.

Cette logique libérale s’inscrit dans une intention manifeste de démantèlement progressif de l’école publique.

Cette mesure va accroître encore les effets discriminatoires déjà constatés dans le sillage de l’école privée, plus particulièrement dans les banlieues.

Ces deux dispositions à elles seules, sans parler des concessions en termes de postes enseignants pour le privé ou d’augmentation considérable des forfaits de fonctionnement, montrent une volonté de favoriser ce secteur au moment où l’on ampute le service public en personnels.

Ne peut-on pas voir là une forme d’OPA ?

 Pensez-vous justement que l’enseignement privé s’inscrit dans une logique de concurrence ? Comment observez-vous ce dualisme ?

 L’intérêt particulier prime ici sur l’intérêt général du service public « Institution ».  Pour démanteler le service public, certains surfent sur les tendances consuméristes des parents. En somme faire des parents des consommateurs d’école avec des stratégies personnelles à la recherche de ce que l’on présente comme les « meilleurs établissements ».

On n’incite plus les parents à s’inscrire dans une logique d’amélioration mais on les incite à changer d’école.

Parallèlement on a vu fleurir un discours un peu démagogique, où le mammouth est criblé de flèches assassines : immobiliste, dépensier, ingérable…et plus grave encore, responsable de la plupart des maux de notre société, violence, incivisme…

Cette crise de l’école n’est pas une nouveauté.            

Cessons de présenter cette école publique comme uniforme ; elle n’est que diversité, patchwork démocratique de publics, de conditions, de travail et d’environnement.

Cherchons à améliorer l’existant, sans encourager de la sorte, l’évasion vers l’enseignement privé. La fuite en avant actuelle, vise à fixer des standards, publier des « résultats », et à s’inscrire résolument, dans une logique de concurrence.

Faut-il aujourd’hui reposer le débat public privé ?

 Au regard de la pratique religieuse, l’enseignement catholique est surreprésenté : seuls 12% des élèves qui fréquentent ces établissements, invoquent des motivations confessionnelles.

Le privé est surtout « victime » d’un « succès » et d’une image savamment entretenus.

Ce succès est en réalité très relatif, alors que cet enseignement n’accueille que 11,7% des boursiers et le public 26,7%.

Les statistiques relatives aux catégories sociales des parents, soulignent les mêmes disparités sociologiques : les enfant des plus favorisés d’entre eux se retrouvent majoritairement dans le privé, ceux issus des foyers les plus démunis, dans le public.

Dans le comité européen de l’enseignement catholique représentant 24 pays, la France représente à elle seule, 33% des établissements, et 30% des élèves. La France pays laïque fait figure d’exception dans cet ensemble en finançant le plus les établissements catholiques.

 Depuis 1984, le débat institutionnel autour de l’école est occulté. La gauche a pensé que le statu quo préservait un « équilibre » public privé qu’il ne fallait pas toucher.

Ce statu quo n’a en fait, jamais été respecté et nombre de concessions ont été octroyées à l’enseignement catholique qui s’est, tout simplement, vu reconnaître le monopole de la formation de l’enseignement privé. De fait, des établissements non catholiques ne peuvent bénéficier de formation pour leurs enseignants, ou bien passer une convention avec l’enseignement catholique.

 Ceux qui hier prétendaient que la laïcité était dépassée, sont ceux là même qui aujourd’hui présentent le débat scolaire public privé comme archaïque, et nient que l’enseignement privé s’inscrive dans une logique libérale qui vise à concurrencer et démanteler le service public d’éducation.

 Jamais l’Etat n’avait autant organisé la concurrence de son propre service public.

 Ce livre a déjà fait l’objet d’articles dans Le Monde diplomatique de septembre 2008, Charlie hebdo n° 845 et Le Monde du 29 août 2008 Le Canard Enchaîné du 10 septembre 2008

et plusieurs sites voir liens sur blog dédié Visitez le site : http://www.main-basse-sur-ecole-publique.com/

 Table des matières

Introduction

1. Un gouvernement sous influences

La laïcité remise en question au sommet de l’Etat

Le ministre et son armée des ombres

Des mesures inspirées

SOS Education au service du ministre

L’enseignement catholique à l’affût

2. L’essor du privé : entre stratégie catholique et logique libérale

Les stratégies de l’enseignement catholique

Financer le privé avec l’agent public

Le maquis des structures

Le nouveau « caractère propre »

3. Quarante ans de guerres scolaires

1970-1977 : la révolution libérale de l’enseignement catholique

1977-1988 : l’échec du grand service public de l’Education nationale

1988-1992 : la gauche complexée

1993-1995 : la droite décomplexée

2002 : la « République des proximités » de Raffarin

4. Le retour à l’école d’antan

Les nouvelles fabriques de doctrine

Vers la fin de la pédagogie ?

Des écoles d’un genre nouveau

Conclusion

Notes

Bibliographie

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