Eddy Khaldi : « l’Etat veut organiser la concurrence à l’école »

Depuis son arrivée à la tête de l’Etat, Nicolas Sarkozy n’a de cesse d’amputer l’école publique de ses moyens. Suppressions de postes, réductions des heures de cours, restrictions budgétaires… Les mesures s’enchaînent sans que jamais Xavier Darcos, ministre en charge de la question, n’en explique la cohérence. Pour Eddy Khaldi, co-auteur de Main basse sur l’école publique (1), la droite est guidée par une idéologie ancienne : libéraliser l’école en alignant l’enseignement public sur le privé.

 L’école publique est-elle en danger ?

 Que cache l’avalanche de mesures disparates, au pas de charge, au nom d’une formule magique « maintenir le cap de la réforme » ? De quelle réforme ? Ne masque-t-elle pas une stratégie plus élaborée ? Une volonté, aujourd’hui assumée, d’organiser une concurrence redoublée autour du service public d’éducation ? Une authentique OPA ?

A la veille des élections législatives de mars 1993. 150 personnes d’horizons divers, de hauts fonctionnaires de l’Education nationale et des responsables d’établissements privés, fondent une éphémère association : « Créateurs d’écoles ».

Un organisme destiné à vendre de la formation ? Pas vraiment… Le bulletin n° 1 de Créateurs met en exergue un objectif, qui en dit long : « l’identification des verrous et les moyens de les faire sauter » (…).

Afin de « faire sauter » ces verrous, l’association préconise, non pas une révolution, mais une réforme de velours. « … il ne nous faudra pas tomber dans le piège de la « réforme globale », mais identifier avec précision les actions nécessaires, tout en les rendant possibles. (….) » Un lent travail de déconstruction, un véritable projet de gouvernement.

 Parmi les membres fondateurs de « Créateurs d’écoles » : Dominique Antoine et…Xavier Darcos ! Soit, le Conseiller Education du Président de la République, et l’actuel Ministre de l’Education nationale.

 On retrouve déjà cette logique politique en 1970, dans le livre d’Olivier Giscard d’Estaing, intitulé Education et civilisation, au sous-titre explicite, « pour une révolution libérale de l’enseignement ».

 On assiste donc à une forme de privatisation de l’école ?

 Il s’agit, d’abord, d’un désengagement de l’Etat par la réduction du temps réservé au service public (moins 2h en primaire, scolarisation en maternelle..), l’appauvrissement des programmes, l’asphyxie des moyens (postes supprimés, Rased,…), et la désinstitutionalisation de l’école ( suppressions IUFM et carte scolaire…).

 Derrière ces mesures, d’abord le retrait de l’Etat pour organiser la concurrence avec le privé. Ceux qui clament depuis des années que la question du dualisme scolaire est dépassée apprennent aux dépens de l’école laïque que l’enseignement privé participe, dans une logique libérale, au démantèlement du service public d’éducation et contribue à mettre à mal, la mixité sociale indissociable du bien vivre ensemble.

Ceux qui opposent au « vivre ensemble » leur « libre choix » participent à une fragmentation de la nation en écoles de communautés et favorisent ainsi, dans un même mouvement, discrimination sociale et inégalités.

Le privé n’est plus là dans une logique de complémentarité mais dans une logique de concurrence.

 Pourtant, le gouvernement n’a pas évoqué la question du privé. Il parle de réussite des élèves…

Le programme de l’UMP propose de : « desserrer les contraintes qui pèsent sur la répartition des effectifs entre le public et le privé afin de permettre à tous les parents qui le souhaitent d’inscrire leurs enfants dans une école sous contrat ». Préoccupation de l’Etat, explicite, pour alimenter les établissements privés. Dans le même temps, le public subit des saignées, et de curieuses faveurs sont concédées au privé avec moins de suppressions de postes.

Un « plan banlieue » pour l’enseignement catholique, a été négocié par lui, en septembre 2007 à l’Elysée pour construire des établissements catholiques.

N’est-il pas paradoxal, pour la puissance publique, d’aider non plus au seul fonctionnement mais, pour la première fois, au développement de l’enseignement privé ?

Ce réseau va encore plus loin, en portant atteinte à la liberté de l’enseignement…public ! En proposant en janvier 2008 d’ « étendre la contractualisation avec l’État aux établissements publics » ! Une véritable révolution, »le rêve » de l’enseignement catholique, d’aligner le public sur le modèle de gestion du privé selon le plan concocté par les « Créateurs d’école » en 1993 !

 La société, les services publics, les institutions ne sont pas divisés en autant de structures que de confessions, pourtant chacun peut vivre selon ses convictions, selon ses croyances.

 L’Etat chercherait donc à établir la concurrence scolaire pour améliorer la réussite des élèves ?

 C’est ce qu’il laisse entendre. Mais on peut donner deux contre-exemples. Celui de la Finlande d’abord qui réussit le mieux en termes d’évaluation des élèves, et compte à peine 1% d’établissements privés. Mais aussi la Belgique avec un système complètement éclaté au niveau confessionnel et linguistique, et un échec scolaire très élevé.

La principale différence tient à l’origine sociale des élèves. 27% des élèves sont boursiers dans le public et 11% dans le privé. Aujourd’hui on cherche donc à accroître cette discrimination. Finalement, la logique libérale conteste l’égalité des chances.

 On aurait donc des écoles à plusieurs vitesses. La suppression des RASED le prouve. On supprime des enseignants spécialisés qui consacrent du temps aux élèves en très grande difficulté. Et on met des heures de soutien. C’est loin d’être aussi efficace. Il est nécessaire pour ce public en difficulté d’avoir des enseignants formés à cet effet. Le pouvoir veut aider une élite en fin de compte. Et pour les compléments de formation, chacun se débrouille. Il renvoie ça à la famille. Il conteste l’élévation du niveau général. On privatise le rapport à l’école.

 Mais la droite ne cesse de promouvoir son fameux « socle fondamental »…

 Le candidat de l’UMP n’évoquait, quasi-jamais, l’« Education nationale », « proposant » a contrario, de façon très explicite, un redéploiement et une extension des établissements privés. « Je vous propose enfin que nous n’ayons plus peur d’afficher notre attachement à la liberté de l’enseignement et que nous permettions à tous les parents qui le souhaitent, dans le respect des équilibres chèrement acquis, d’inscrire leurs enfants dans un établissement privé sous contrat »… Discours, prononcé à Angers en 2006, alors que l’enseignement public, lui, ne se voyait recevoir que l’aumône de vagues et générales promesses.

Aucune explication ne permet de justifier cette distorsion de traitement.

 Les deux secteurs ne sont pas comparables. Le public a des obligations de service public comme l’égalité devant l’accueil, la continuité, la gratuité et la laïcité. Dans le privé, les établissements y échappent. Au nom de leur liberté, ils refusent de supporter les contraintes spécifiques qui pèsent sur le service public. Le risque est immense de vouloir appliquer une pseudo « parité » de moyens publics pour des contraintes appliquées au seul service public.

 On ne peut pas nier les difficultés que connaît l’école publique. Quelles sont les pistes d’une réforme souhaitable ?

 L’avenir du pays dépend de l’enseignement donné aux jeunes et de l’investissement qu’il y consacre.

On entend souvent dire que l’école est mal en point, qu’il suffirait de revenir aux principes d’antan pour retrouver un mythique âge d’or. Or ne fut-elle pas de tous temps une institution à problèmes ni plus ni moins importants.

Ni le programme peu explicite du gouvernement, ni les actes posés en ordre dispersé ne permettent d’entrevoir avec le regard du citoyen, du parent d’élève ou du personnel d’éducation l’orientation première et les finalités de la politique éducative que l’on nous prépare en catimini.

Les mesures déjà prises sont les prémisses d’une politique libérale qui ne veut pas aujourd’hui encore s’afficher comme telle et qui est soutenue par une nébuleuse cléricale et ultra-libérale qui a des liens, des affinités et des complicités au moins implicites avec le gouvernement d’aujourd’hui.

 Pour justifier les mesures prises, le pouvoir en place tente de s’appuyer sur les problèmes ou difficultés réelles ou supposées de l’école, publique bien sûr, car la privée, elle, a toutes les vertus.

 Une bonne réforme est celle qui associe l’ensemble des personnels de la communauté éducative car l’Ecole publique laïque de toutes et tous pour le « vivre ensemble » est un investissement pour l’avenir de la société.

 Propos recueillis par Fanny Costes

(1) Main basse sur l’école publique, Eddy Khaldi et Muriel Fitoussi, Editions Demopolis, 2008.

REPERES :

 -          11 décembre 2007 : Xavier Darcos annonce la suppression de la carte soclaire après l’avoir assouplie à la rentrée 2007.

-          Janvier 2008 : 11 200 postes supprimés dans l’Education nationale

 -          24 juillet 2008 : une loi instituant un « droit d’accueil » pendant le temps scolaire est adopté à l’Assemblée nationale. Il fait suite à l’expérimentation d’un service minimum d’accueil en temps de grève, instaurée unilatéralement dès janvier 2008.

 -          Octobre 2008 : L’Etat annonce la suppression de 3000 postes de RASED pour 2009. Il se justifie en disant qu’il en reste 14 000. Mais il prévoit 3000 à 4000 départs par an sur trois ans. Et les formations aux postes d’enseignants spécialisés sont d’ores et déjà supprimées.

 -          Fin 2008 : proposition de supprimer les petites sections de Maternelle au profit de jardins d’éveil payants.

 -          Janvier 2009 : 13 500 postes supprimés dans l’Education nationale. Seulement 1000 sont prévues dans l’enseignement privé sous contrat.

 Des phrases qui en disent long :

 « Dans la transmissions des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur. » Nicolas Sarkozy. Discours au Palais du Latran. 20 décembre 2007.

 « J’ai toujours été conservatrice, j’aime l’ordre. Je crois à l’initiative individuelle, à l’effort personnel et, en matière économique, à la main invisible du marché. Par exemple, je suis pour une privatisation totale de l’Education nationale ». Emmanuelle Mignon, directrice de cabinet de Nicolas Sarkozy. Le Monde du 3 septembre 2004.

 « Il n’y a par conséquent, semble-t-il, plus de sens pour que l’Eglise occupe ce terrain (Education), sinon au risque de se laisser instrumentaliser au service d’une logique de privatisation, en mettant à la disposition des privilégiés des systèmes privés de soins, d’éducation, etc, dont l’inspiration catholique n’est plus qu’une source lointaine et finalement inopérante qui risque de produire un contre-témoignage. » Monseigneur Claude Dagens, dans Pour l’éducation et pour l’école. Des catholiques s’engagent, Odile Jacob, 2007.

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