De l’équivoque au libéralisme

Texte publié dans « Les idées en mouvement »
N°174 décembre 2009-
Le journal mensuel de la Ligue de l’Enseignement
La pétition du CNAL de 1960, véritable référendum constitutionnel avant la lettre, recueillit 10 813 697 signataires, soit plus de la moitié du corps électoral. A elle seule, elle démontra que la loi Debré était dépourvue d’une telle assise démocratique. Doit-on aujourd’hui, sur la question scolaire, renoncer à l’idéal de Ferdinand Buisson, de « … réunir indistinctement les enfants de toutes les familles et de toutes les Eglises pour leur faire commencer la vie dans une atmosphère de paix, de confiance et de sérénité » ?

La loi Debré, « triomphe de l’équivoque » introduisait la confusion institutionnelle au travers de concepts flous, ambigus ( « caractère propre », « besoin scolaire reconnu », liberté d’enseignement » et aujourd’hui « parité »), taillés sur mesure pour les tenants d’une logique séparatiste et cléricale. Nous nous trouvons devant une institutionnalisation du cléricalisme scolaire. Les revendications actuelles et futures de religions ou autres groupes, pour les mêmes privilèges, financés sur fonds publics conduiront immanquablement à l’aggravation du communautarisme éducatif. Sortons du débat incertain sur les mérites comparés du public et du privé. La concurrence n’est pas gage de réussite : regardons l’exemple finlandais exclusivement public et le contre-exemple belge d’un système éclaté, à la dérive. L’innovation et la réussite pédagogiques de quelques établissements ne sauraient être généralisées de façon manichéenne, à un réseau qui incarnerait le Bien, tout en laissant supposer que le service public, présenté aussi globalement et uniformément porterait lui, le Mal. Les élèves, dans l’enseignement privé, sont à la base les mêmes, triés cependant par le système, sur des critères essentiellement sociaux. Les enseignants sont les mêmes que ceux du public, tout aussi dévoués et motivés, mais recrutés selon des critères idéologiques et placés sous tutelle.
La question scolaire est d’abord, avant tout, institutionnelle et idéologique. L’actuel secrétaire général de l’enseignement catholique, ex-président de l’UNAPEL, au travers de laquelle il condamna le PACS, démontre que nous sommes bien au-delà du débat scolaire et bien en deçà d’une supposée mission de service public d’éducation. N’a-t-il pas aussi affirmé après le discours du Latran en 2007 que « la laïcité positive n’était pas étrangère à l’Enseignement catholique », après le vote de la loi Carle de 2009 instituant un chèque éducation qu’elle n’était qu’ « un bon compromis à un instant T ».En attendant T2, T3…. N’est-il pas allé jusqu’à revendiquer, en mars 2008 au congrès des chefs d’établissement du privé : « Étendre la contractualisation avec l’État aux établissements publics pourrait permettre d’éteindre définitivement les derniers brûlots de la guerre scolaire … » Même Debré n’avait pas imaginé cette issue : négocier avec un représentant d’une Eglise. Au contraire, il nous mettait en garde : « … il n’est pas concevable, pour l’avenir de la nation, qu’à côté de l’édifice public de l’éducation nationale, l’Etat participe à l’élaboration d’un autre édifice qui lui serait en quelque sorte concurrent et qui marquerait… la division absolue de l’enseignement en France. ». Cette crainte est bien vite devenue réalité. Ainsi, sans légitimité de représentation, le secrétaire de l’enseignement catholique participe à la dérive libérale redoutée par Dagens évêque d’Angoulême : « …L’Église occupe ce terrain (…) au risque de se laisser instrumentaliser au service d’une logique de privatisation en mettant à la disposition des privilégiés des systèmes privés de soin, d’éducation, etc., dont l’inspiration catholique n’est plus qu’une source d’inspiration lointaine …».
On est en train d’appliquer de fait, aujourd’hui, ce que Guy Bourgeois, ex président de « Créateurs d’écoles » préconisait auprès de l’AEF en 2002 : « Un contrat global et unique (logique de recentralisation) entre le ministère et le Secrétariat général de l’enseignement catholique pour toutes les écoles (…)]. Cela maintiendrait un fort clivage entre enseignement public et privé et les mettrait franchement en concurrence. ».

Ce n’est plus « le triomphe de l’équivoque », c’est, derrière l’alibi pédagogique et les prétendues réussites, le triomphe de la compromission libérale de l’enseignement catholique, le triomphe de la compromission catholique des tenants de l’éducation libérale.

Eddy KHALDI

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